Voici quelques poèmes qui illustrent des thèmes abordés en cours. Chacun en fera son miel !
Les deux premiers sont tirés de :
Sous la direction de Jean Pierre Guéno,
Paroles de femmes,
La liberté du regard, Librio, 2007.
Le suivant du recueil de poèmes de Talisma Nasreen également publié aux éditions Librio.
Auschwitz
Aucun des habitants de cette ville
N''avait de visage
Et pour n''en pas faire l''aveu
Tous se détournaient à notre passage
Même un enfant qui tenait à la main
Une boîte à lait aussi haute que ses jambes
En émail violet
Et qui s''enfuit en nous voyant.
Nous regardions ces êtres sans visages
Et c''était nous qui nous étonnions.
Aussi nous étions déçues
Nous espérions voir des fruits et des légumes
Chez les marchands.
Il n''y avait pas non plus de boutiques
Seulement des vitrines
Où j''aurais bien voulu me reconnaître
Dans les rangs qui glissaient sur les vitres.
Je levai un bras
Mais toutes voulaient se reconnaître
Toutes levaient les bras
Et aucune n''a su laquelle elle était.
Charlotte DELBO, Auschwitz et après, les Editions de Minuits, 1971.
Idée de jeu avec le poème de Charlotte Delbo
(clic sur le lien ci dessus)
Je trahirai demain, pas aujourd''hui.
Aujourd''hui, arrachez moi les ongles
Je ne trahirai pas !
Vous ne savez pas le bout de mon courage.
Moi je sais.
Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.
Vous avez aux pieds des chaussures avec des clous.
Je trahirai demain. Pas aujourd''hui,
Demain.
Il me faut la nuit pour me résoudre.
Il ne faut pas moins d''une nuit
Pour renier, pour abjurer, pour trahir.
Pour renier mes amis,
Pour abjurer le pain et le vin,
Pour trahir la vie,
Pour mourir.
Je trahirai demain. Pas aujourd''hui.
La lime est sous le carreau,
La lime n''est pas pour le bourreau,
La lime n''est pas pour le barreau,
La lime est pour mon poignet.
Aujourd''hui, je n''ai rien à dire.
Je trahirai demain.
Marianne, poème écrit en cellule en novembre 1943.
Femmes marchandises
Une femme, vous voulez une femme ?
Il y a là toutes sortes de femmes.
Des femmes à la peau claire, des grandes, les cheveux jusqu''au genou,
La taille fine, la silhouette ferme et bien galbée,
Pas un gramme de gras ni de sel,
Pas un pli, pas une ride.
Nez percé, oreilles percées, tube digestif percé,
Touchez et vérifiez bien que rien d''autre n''est percé.
Aucune main n''a jamais effleuré ses membres de vierge,
Sa sève n''a jamais coulé,
Voilà une femme dont personne n''a encore profité.
Une femme, vous voulez une femme ?
Donnez lui trois solides repas par jour,
Offrez lui des saris, des bijous et un bon savon
Pour adoucir son corps.
Elle ne lèvera pas les yeux, n''élèvera pas la voix,
C''est une femme timide et réservée,
Capable de préparer sept plats rien que pour le déjeuner.
Ce modèle femelle est à utiliser comme bon vous semble !
Libre à vous de lui enchaîner les pieds ou les mains,
de lui enchaîner l''esprit.
Libre à vous de divorcer, dites : divorce, divorce, divorce,
Et vous voilà divorcé !
Talisma Nasreen, Femmes, Poèmes d''amour et de combat, Librio, 2003.