Lire ne m’est pas facile. Lire des mots, des phrases, une histoire, pages après pages, est une épreuve, un défi à ma mémoire immédiate, un corps à corps. Je ne suis pas comme on dit : un grand lecteur. Mon imaginaire va plus vite que l’accumulation de signes qui font pourtant sens mais qui bien des fois, finissent par échapper à je ne sais quoi de ma conscience.
Mais voilà que l’écriture de Yannick Haenel a « accroché » mon regard. Elle m’a aidé à vaincre cette épreuve à travers une autre épreuve (sans commune mesure) d’un homme – Jan Karski – dans laquelle je me suis identifiée et engouffrée comme dans une fissure. Je me suis enfoncé dans le noir d’une nuit sans fin, une nuit blanche sans sommeil, dans un tunnel, sans doute le genre de tunnel qui a permis à ce véritable héros de la résistance polonaise de découvrir l’horreur du ghetto de Varsovie et autres horreurs concentrationnaires. Il n’est pas facile de [re]faire du documentaire sur un documentaire déjà si absolu, si ténu, si dense qu’est « Shoah » de Claude Lanzmann. Pourtant c’est bien de là que démarre le récit de Jan Karski. Un plan séquence insoutenable de cet homme qui n’arrive pas à parler face à la caméra, qui bredouille, qui tressaute alors qu’il a tant à dire… trop à dire ? A revenir sur son passé parce qu’il est si présent et inachevé, lui est impossible. Yannick Haenel part d’un constat : cet homme qui n’arrive pas à parler, qui sort du champ de la caméra à cause d’une souffrance intérieure insupportable, doit encore parler. Un homme qui porte en lui un message en boucle qu’il n’arrive pas à développer comme un micro film argentique, doit encore témoigner.
Quel est donc ce message ? [En 1942] Dire aux alliés, aux plus grands de ce monde, que la population juive est en train d’être exterminée. Dire que la Pologne n’est plus une patrie mais un corps jeté en pâture aux nazis et aux soviétiques. Et qu’il faut faire quelque chose ! Les plus hauts responsables n’ont montré que de l’indifférence au plus grand génocide de ce siècle. Personne n’a bougé le petit doigt, malgré la détermination, les preuves, les souffrances et les tortures endurées par ce héros pour arriver jusqu’à eux.
L’auteur cherche par les moyens d’une écriture documentaire à nous faire vivre une obsession culpabilisante. C’est un montage cinématographique, une mise en scène littéraire sur la répétition de réels oubliés. Partir de ce bout de film, (le film de Claude Lanzmann dure neuf heures) comme un petit ossement trouvé dans la terre par un archéologue… et faire parler encore cette terre mémorielle. On dirait que l’auteur aide Jan Karski à réssuciter de plusieurs morts si violentes, si fulgurantes. De messager, il est devenu témoin. Etre messager était son devoir de vérité, devenir témoin est devenu son devoir de mémoire.
Yannick Haenel ne refait pas pour autant l’Histoire, mais donne un nouvel éclairage à cette part d’ombre de notre (in)conscience collective. Il y ajoute dans la troisième partie de son récit, une forme de renaissance, d’humanité. Jan Karski semble s’apaiser, trouver du repos. Il s’allonge dans sa baignoire pour passer ses nuits, rencontre dans son pays d’accueil, l’Amérique, la femme de sa vie, une danseuse contemporaine, Pola, qui a perdu les siens dans les camps. Il rencontre le « cavalier polonais » (tableau de Rembrandt) dans un musée de New York . Ce cavalier qui lui sourit. Jan Karski , « catholique juif », est devenu un « juste ». Sa vie n’est pas un roman ; c’est le récit d’une vraie vie qu’elle soit documentaire ou fictionnelle.
J’ai passé ma première nuit blanche avec ce livre magnifique… et je crois comprendre ce que lire veut dire : trouver la lumière pour « être » à nouveau. Voir dans la pénombre comme dans une nuit américaine, la nuit bleue. J’ai bien reçu le message.
Philippe Troyon
Vous pouvez nous envoyer vos propositions de billets à l'adresse: interlignesleblog@gmail.com
Une approche originale et sensible qui donne très envie de lire le livre. Merci pour cette façon humble et juste de raconter votre rencontre bouleversante avec ce livre.
palofiomah : le 19/11/2009 à 08h37
j'adore ce texte est ce que tu peux (comme je viens de m'inscrire)me dire ou écrire des textes
interlignesleblog : le 20/11/2009 à 10h04
@palofiomah: Bonjour, vous pouvez envoyer vos propositions de billets à : interlignesleblog@gmail.com
anne louise : le 24/11/2009 à 07h48
Rien à dire sur le fond mais..."Fureur Germinative" : voilà ce qui me vient pour résumer mon état d'âme et de corps après la lecture (jusqu'au bout, si !si !) de Jan Korski. Ce qui veut dire sentiment très violent de répulsion devant un pilleur de sépultures, Y H, qui s'arroge le droit d'entrer dans la peau d'un autre, de résumer ce que je peux, seule, lire et regarder, merci pas besoin d'aucun b-a/ba, de faire de la phraséologie complaisantissime et affreusement objective (au sens de caméra)d'entomologiste observant le supplice des victimes (lui JK et les autres, celles du ghetto), d'(ab)user de la littérature, gracieusement sobre et honteusement intelligente, pour profaner les sépultures et se parer des dépouilles comme un marionettiste derrière ses marionnettes.
Yannick si tu es le petit-fils de Jan K je peux comprendre même si je n'aime pas. Yannick si tu verses l'intégralité de tes droits d'auteur à une fondation en rapport avec l'horreur, je n'aime toujours pas mais je peux accepter.
N'a-t-on pas dit qu'il était impossible d'écrire de la poésie après Auschwitz ? Ces simagrées poétisantes et voyeuristes me font honte et retourner mon estomac pourtant accroché. La chair des souvenirs est encore vive et je ne VEUX pas que tu viennes y fourrager avec ta plume aiguisée. Les souvenirs meurent avec les souveneurs et vient le temps de l'Histoire. Mais que jamais ne vienne le temps de la perversion.
Le pied de nez de l'histoire : que ce soit le prix inter-ALLIE qui récompense cette mauvaise herbe !
dubruel : le 09/12/2009 à 11h23
Non, lire n'est pas une épreuve.
c'est un divertissement
lisez "fantaisies et dérisions" et vous m'en direz des nouvelles .
pour Noël, offrez-vous cette petite merveille
à commander à : "www.edifree.fr/doc/2620
Margot TURINI : le 13/12/2009 à 12h12
Votre billet donne vraiment envie de lire ce livre... Un autre auteur parle très bien de cette période, je trouve. Il s'agit du poète et romancier Sami El Hage, mais ses livres sont malheureusement difficiles à trouver. Il réalisera une performance poétique le samedi 16 janvier à l'Archipel, peut-être évoquera-t-il, là encore, cette période terrible dont parle Yannick Haenel.
Dominique Antoine s’exprime sur la Radio Suisse Romande sur le rôle d’Internet dans la transmission du goût de lire.
Ecouter l’interview :
Pensez-vous qu’Internet soit le meilleur vecteur pour la promotion de la littérature ?
Dans la masse des publications littéraire, les communautés de passionnés de littérature (blogs, facebook,…) ont-elles ou vont-elles supplanter les critiques littéraires « classiques » pour orienter le lecteur ?
Etant donné la ligne éditoriale des télévisions qui ne s'intéresse plus du tout à la culture comme en témoigne la raréfaction des émissions littéraires, musicales et cinématographiques, internet est le seul débouché possible à l'éveil intellectuel.
La forme systématiquement agressive pris par tous les débats télévisés interdit de se plonger dans le fond d'une oeuvre, dans ce qui la fonde et la motive.
De ce point de vue, internet permet de corriger tous ces travers. Un écrivain pourra, sans crainte de se voir censurer, prendre le temps de répondre sans redouter de tomber dans un piège.
En outre, le cadrage serré exigé par internet favorise l'écoute de l'écrivain et confère à l'interview une véritable intensité qui n'existe plus en télévision.
N'oublions la Sévigné et Pascal !
http://iorol.over-blog.com/
charles Flammand : le 01/04/2010 à 08h10
Plus encore qu'une communauté de lecteurs, je suis persuadé que l'internet peut permettre de faire bouger une forme qui peine à se réinventer. Je veux parler de la forme romanesque, et ainsi motiver de nouvelles créations, pas seulement donc de la critique!
je vous soumets ce lien
www.marchelejour.blogspot.com
C.F.
Frédéric Lapeyre, de la librairie Tome Dom, à Paris, nous propose un nouveau billet d'humeur sur La Délicatesse de David Foenkinos
“La Délicatesse c'est d'emblée l'horreur de la perte d'un être cher, les affres de la résignation et, par un acte manqué, l'épanouissement imprévu. Ce pourrait être aussi une leçon de séduction à l'intention d'un suédois qui n'a vraiment aucun atout pour cela si ce n'est qu'il n'a rien à y perdre. C'est surtout cette rencontre improbable de deux personnages totalement différents. L'apprentissage d'un amour quelque part impossible oscillant entre gravité et humour. Une écriture franche, rythmée, colorée et au final cette sublime sensation de grande délicatesse. Sans doute un de mes meilleurs moments littéraires de cette rentrée, pour les vrais amateurs de roman.”
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Malgré la tristesse présente dans ce livre, on y retrouve avec plaisir le style et l’humour de David Foenkinos. Ce roman est un vrai bonheur ! Je dirais même son meilleur roman depuis "le potentiel érotique de ma femme".
Isabelle S. de la librairie Dialogues, à Brest, partage avec nous son coup de cœur pour Des Hommes, de Laurent Mauvignier.
« Ils n’ont jamais quitté leur village et partent vers un pays dont ils ne savent rien, pour une guerre qui ne les concerne pas. Ils sont jeunes, très jeunes, ne connaissent rien de la vie, et la convocation militaire vient briser leur peu d’espoir en l’avenir en les précipitant dans un monde de violence, de peur, de solitude. La mer, ils la voient pour la première fois à Marseille, et chacun d’eux sait, à peine embarqué sur le bateau pour l’Algérie, que « dès cet instant toute sa vie sera perforée de ce coup de sirène qui annonce le départ ».
Au retour, c’est comme s’ils n’étaient jamais partis, personne ne leur demande rien, et ils savent que personne ne voudrait écouter ça. Il faut vivre, recommencer à travailler, essayer de ne pas réfléchir, de ne pas se souvenir.
Mais quarante ans plus tard, un cadeau refusé et le drame qui en découle font brutalement resurgir des images terribles, imprimées à jamais dans leur mémoire, des fantômes dont ils s’étaient fait à eux-mêmes serment de ne jamais rien dire, des questions auxquelles ils ne peuvent répondre.
« Moi, je me disais, je suis là, j’ai soixante-deux ans et dans ce salon, là, à presque quatre heures du matin, je regarde des photos et mes yeux, les larmes, la gorge nouée, je me retiens pour ne pas tomber, comme si les sourires et la jeunesse des gars sur les photos c’était comme des coups de poignards, va savoir, qui on a été, ce qu’on a fait, on ne sait pas, moi, je ne sais plus. »
Laurent Mauvignier impressionne par son écriture tendue à l'extrême, tendue comme ces hommes, comme la violence, comme ce qui retient les mots à l'intérieur des têtes. Pas d'éclaircie, rien vers quoi se tourner pour mieux respirer. Une infinie tristesse devant ces vies gâchées, devant aussi ce qui aurait pu être, les amours, les espoirs, les rêves. Des hommes nous frappe avec la force d’un constat sans appel. Avec des mots simples, sans manichéisme ni lourdeur pédagogique, l’écrivain dit toute la complexité des êtres, la solitude, la parole impossible. Il fouille le cœur de ces hommes, pénètre dans leur cerveau et leurs cauchemars. Dans l’hiver glacial d’une campagne banale, quand le passé longtemps contenu envahit le présent, il nous fait vivre à leurs côtés l’attente, la chaleur, le silence des nuits, l’odeur de l’angoisse et de la mort. Aux côtés de plus d’un million d’appelés pris dans l’horreur d’une guerre sans nom. »
Laurent Mauvignier seral’invité du café de Dialogues le 23 novembre à 18 h.
C'est toujours un plaisir de retrouver Laurent Mauvignier. On sent avec Des Hommes, sans parler de l'aspect historique qu'il avait déjà traité, cette volonté de nous mener dans le récit.
Les émissions littéraires sont presque aussi vieilles que la télévision. La première émission à voir le jour est Lecture pour tous, présentée par Pierre Dumayet, Pierre Desgraupes. Diffusée de 1953 à 1966, elle reçoit des écrivains aussi célèbres que Louis Ferdinand Céline, Jorge Luis Borges, François Mauriac, Ionesco ou Léopold Sédar Senghor. Italiques lui succédera en 1971.
Durant les années 70 et jusqu’en 2005, Bernard Pivot va devenir la référence du genre à travers des émissions comme Ouvrez les Guillemets, Apostrophe et Bouillon de Culture. Des séquences resteront célèbres notamment lorsqu’il invite des écrivains comme Charles Bukowski dans Apostrophes.
Depuis l’arrêt de Bouillon de Culture en 2001, plusieurs émissions ont tenté de combler le vide laissé par Bernard Pivot. C’est le cas de l’émission Campus de Guillaume Durand, devenue Esprit Libres, une émission plus généraliste que littéraire, supprimée en 2008.
Aujourd’hui les écrivains sont le plus souvent des invités parmi d’autres dans des émissions qui ne leur sont pas réellement consacrées et dans lesquelles leur temps de parole est extrêmement limité. Le dernier refuge cathodique de la littérature pourrait être La Grande Librairie, présentée par François Busnel sur France 5 où les auteurs ont réellement le temps de s'exprimer.
Alors, quelle serait l’émission littéraire qui correspondrait le mieux à vos attentes ?
La télévision a changé, l'art a changé, la litté-rature a changé, le producteur a changé, le spectateur a changé...
Si une plus grande place était consacrée aux livres, comme l'a cru Michel Serres à la naissance de l'ORTF, on vendrait probablement moins de soupe, moins de parfum, la vie aurait alors moins de goût ? Elle aurait juste pu avoir plus de sens.
deparlà : le 07/12/2009 à 12h18
personnellement, j'ai grandi avec Apostrophe, puis la suite. Je ne me souviens pas qu'il y ait eu, à l'époque, d'autres émissions littéraires, je ne crois pas.
Aujourd'hui, il y en a plus, 2, 3 peut-être mais ils invitent tous les mêmes auteurs, et toujours les mêmes. Avec les blogs, l'horizon s'ouvre un peu plus mais l'accès aux auteurs (présentation de leur livre, débats) est encore restreint.
Pour finir, il me plait moins de regarder une émission sur un ordinateur qu'à la télé, une question de génération, d'écrans peut-être aussi plus confortable à regarder avec la tv ?
Interlignes n’est pas seulement une émission littéraire. C’est aussi un blog participatif où chacun est libre de donner son avis, de faire une chronique sur le livre ou l’auteur qui fait l’actualité.
Pour ce premier billet, Frédéric Lapeyre, de la librairie TOME DOM à Paris, nous fait partager son ressenti sur le livre de Patrick Besson, Mais le fleuve tuera l’homme blanc.
“Violence, sexe, guerre, portés par des personnages tellement humains et vivants. Une Afrique révélée par la plume fluide et sensible de Patrick Besson, toute en couleurs, odeurs et juxtapositions saisissantes. Situations impromptues, pleines de palpitations ne laissant aucun répit au lecteur dans ce chassé-croisé de désirs, d'espoirs et de passion vibrante. Un récit plein de suspens et d'inquiétude qui vous transporte dans cet univers dur agissant comme le révélateur cru des quêtes et des ambitions extrêmes, conduisant inexorablement les personnages jusqu'à leur point de rupture.
Un récit parfaitement maîtrisé, pour les amateurs d'aventures et de dépaysement.”
Frédéric Lapeyre
Librairie TOME DOM
75007 PARIS
Vous pouvez nous envoyer vos propositions de billets à l'adresse: interlignesleblog@gmail.com
Bravo. Je suis agréablement surpris par la qualité de ce mag. Est-il prévu en dif sur une chaîne de TV.
Cordialement
poliakov : le 24/10/2009 à 04h22
L' Homme en deviendra un, quand les guerres auront disparu, quand cette horreur ne sera plus utilisée en tant que trame pour un roman.
Pascal F. : le 27/10/2009 à 11h12
En effet je suis assez d’accord avec vous, le récit est parfaitement maîtrisé. Je trouve l’écriture de Patrick Besson également très visuel, j’ai parfois eu l’impression de me retrouver devant un scénario de film américain. Mais ce qui m’a surtout frappé, c’est la violence du récit, parfois très crue mais qui vous happe complètement et ne vous lâche plus jusqu’à la dernière page.
sieurin : le 27/10/2009 à 11h30
L'image est vitale pour faire vivre une oeuvre littéraire. Cette émission qui laisse aux auteurs le temps de s'expliquer dans un univers intime -ce qui manque dans la plupart des émissions spectacles- est une véritable nouveauté. Nous ne sommes plus sur un plateau Tv mais à l'intérieur du livre à coté des personnages.