Pr. Hassan Esmili1. En guise d’introduction
La conjoncture politique actuelle et la dernière étude de la Banque Mondiale, au sujet de l''éducation dans la région du MENA, remettent en plein jour la question de l’enseignement public et de notre système éducatif en général.
Au seuil de la huitième année de la réforme, les autorités éducatives, en plus de leurs différents partenaires, reconnaissent l’échec de l’application de cette réforme, surtout dans son incapacité à résoudre le problème de la qualité.
Malgré leur importance, les nombreux changements structurels intervenus dans les différents ordres de l’enseignement n’ont pas eu d’effets positifs sur la qualité de la pédagogie et ses performances.
Pourtant, les nouveaux référentiels pédagogiques et les programmes qui en découlent sont théoriquement à même de générer, au bout des trois ordres, des 'produits’ bien faits; des bacheliers capables de raisonner, d’analyser, de synthétiser, de s’exprimer, de résoudre des problèmes, de s’adapter à de nouvelles situations etc.
Où est donc la faille? Où se trouve le blocage qui fait échouer la réforme? Qui fait donc baisser les bras aux responsables, au point que les partis politiques de la majorité actuelle refusent le département de l’éducation nationale?
Certains propos récents tenus dans la presse semblent mettre toute la responsabilité sur le compte des enseignants. C’est un raccourci injuste et dangereux même car il ne peut que renforcer la démobilisation et aggraver la situation.
Sans vouloir innocenter les enseignants ou 'les déclarer non responsables’, ni renvoyer dos à dos tous les acteurs de l’éducation, je dirai que la faille se trouve à leurs niveaux tous, et également au niveau de la société civile qui se manifeste par une absence ahurissante dans ce domaine. Comme si le droit à une bonne éducation n’était pas un droit humain fondamental.
Pr. Hassan Esmili2.La responsabilité de l’administration éducative
Théoriquement, l’administration éducative est le chef d’orchestre (ou le metteur en scène si l’on préfère) qui dirige le 'jeu’, forme les interprètes, les corrige le cas échéant et assure l’harmonie de tout l’édifice. Mais il y a un préalable évident : il faut qu’elle soit elle-même performante, qu’elle connaisse parfaitement les textes ou les partitions _ pour rester dans la métaphore musicale_ et les techniques de direction.
En fait, la situation de l’administration éducative est beaucoup plus complexe. La structure est pyramidale et les chefs d’orchestre sont nombreux et de compétences variables. La maîtrise de l’édifice entier est quasi-impossible. En outre, La structure pyramidale impose une hiérarchie sclérosante qui réduit les marges de liberté, même quand elles existent.
La centralisation nationale ou régionale entrave le développement de la qualité parce qu’elle ne favorise pas la créativité et l’innovation. On ne peut pas ignorer l’effort de l’administration centrale pour mener à bien la réforme. La généralisation est presque atteinte. On a introduit le système des modules et du contrôle continu, qui est devenu un système universel. On a organisé l’année scolaire en deux semestres et les différents ordres en cycles. De nouvelles procédures organisent le recrutement par voie de concours et d’appel à candidatures. Ce qui implique plus d’objectivité et de transparence On a réorganisé les académies régionales en leur accordant des prérogatives qui étaient du ressort des services centraux etc. Tout cela a demandé beaucoup d’efforts, beaucoup de travail et beaucoup de réunions.
Tout cela semble aller dans le bon sens. Tout cela devait favoriser le saut qualitatif nécessaire pour atteindre les objectifs visés et les performances souhaitées. Ce saut ne s’est pas produit. Pourquoi? Où est la responsabilité de l’administration éducative dans la faille dont on a parlé en introduction. L’échec de la réforme, reconnu par la plus haute autorité éducative, peut-il être imputé à l’administration? A notre avis, l’administration est responsable en bonne partie, parce qu’elle n’arrive pas à se départir de sa bureaucratie. Or les méfaits de la bureaucratie combattent le changement et tuent, professionnellement, tous ceux qui y aspirent. Le changement déstabilise la bureaucratie et réduit son pouvoir. Pour garder ce pouvoir, elle résiste, retient l’information, repousse toute initiative qui n’émane pas de ses rouages et fait tout pour nourrir l’opacité, qui sert ses intérêts.
C’est la raison principale qui fait que l’administration évite au moins cinq éléments de succès essentiels et indispensables pour toute réforme et pour tout changement :
la véritable décentralisation, qui implique une déconcentration des lieux de prise de décision,
la construction de circuits d’information et de communication fluides, instantanés et interactifs,
l’ouverture sur la créativité, l’innovation et sur toute initiative susceptible de contribuer au changement, même si elle émane de l’extérieur.
La mobilisation de tous les acteurs autour d’une vision, d’une stratégie, des objectifs, des moyens et des procédures d’application discutés et acceptés par tous; étant donné que la base de cette mobilisation repose sur le dialogue et la participation de tous les acteurs,
l’obligation de résultats : ce qui implique l’instauration d’un système d’évaluation probant, objectif et efficace.
C’est donc là où se situe la faille pour l’administration. C’est cette situation qui fait, par exemple, qu’un chef d’établissement est incapable de prendre une initiative importante, quel que soit son intérêt pour son établissement ou pour ses élèves. C’est pour cela qu’il ne peut pas prendre des mesures juridiques instantanées contre un enseignant ou un administratif qui ne fait pas son travail. C’est pour cela encore qu’il préfère fermer, pendant une année, une salle multimédia dont son établissement a été doté, dans le cadre d’un programme national.
Dans tous ces cas, il ne peut rien faire tant que les instructions ne sont pas arrivées! Selon le sujet ou le degré d’importance ou de gravité jugé par la hiérarchie, la situation peut durer quelques semaines, quelques mois ou même quelques années.
Pr. Hassan Esmili
Au Maroc, des initiatives individuelles de la part de quelques enseignants passionnés ont permis, depuis quelques années, d’introduire dans des établissements scolaires, secondaires notamment, des ordinateurs et parfois des cours d’informatique pour les élèves ou même pour des collègues. Mais très peu d’établissements étaient connectés à Internet.
'Génie’, un projet étatique ambitieux, a pour objectif d’équiper quelques 8500 établissements de salles multimédia connectées à Internet. Sa réalisation s’étale sur trois ans : 2006-2008. Outre l’équipement matériel, 'Génie porte une stratégie de formation des enseignants.
En dehors de l’école, l’outil informatique est opérationnel dans plusieurs corporations professionnelles : architecture, médecine, finance, administration, entreprises etc.
Au niveau d’Internet, il y a, au Maroc, plus de cinq millions d’internautes, c''est-à-dire à peu près le sixième de la population. Les cybercafés se développent dans toutes les villes au grand bonheur des jeunes, notamment, qui y vont pour jouer ou pour chatter. Les jeunes scolarisés découvrent de plus en plus que Internet peut les aider dans leur scolarité. Ils apprennent à y chercher les sites éducatifs qui peuvent leur être utiles.
Les enfants qui entrent à l’école maintenant sont de 'la génération Internet’. Ils pratiquent naturellement l’information instantanée et l’interactivité. Ce que nous vivons comme une révolution, ces enfants le vivent comme une donnée naturelle et n’imaginent pas comment nous avons pu vivre sans elle!
Comment ces enfants vont-ils percevoir un enseignant qui n’a jamais touché un ordinateur? Comment vont-ils se contenter de notre enseignement traditionnel, qui n’a pas changé, dans le fond, depuis des lustres, quand ils se sont habitués aux animations du multimédia, en flash et en java? Comment vont-ils continuer d’accepter que l’enseignant soit le seul 'pourvoyeur’ du savoir et de la connaissance quand ils peuvent en chercher eux-mêmes en face du petit écran?
Ces questions, et bien d’autres, nous invitent à nous pencher, nous enseignants, sur la situation des TICE à l’école marocaine. Un projet comme 'Génie’, aussi important soit-il, est-il suffisant dans l’état actuel des choses? N’a-t-on pas besoin de mesures plus urgentes, plus créatives et plus radicales, notamment au niveau de la sensibilisation des enseignants, de leur mobilisation et de leur formation?
J’espère que ce premier billet va susciter le débat et agiter des idées qui nous feront avancer sur cette question de l’usage des TICE à l’école marocaine, qui peut être centrale dans la réalisation d’une réforme qui ressemble de plus en plus à un mirage.